20.06.2008

Devenir Franc-Maçon ? Pourquoi ?

 Ce texte constitue la préface du livre "Voulez-vous devenir Franc-Maçon ? 100 questions sur la Franc-Maçonnerie" de Pierre Guelff publié chez Collections Livres. Il me semblait intéressant de poser la question "zéro" :  pourquoi vouloir devenir franc-maçon ?

 

Vous venez d’acquérir ce livre au titre accrocheur.

 Peut-être songez‑vous depuis longtemps à rejoindre la franc-maçonnerie.

 Mais vous êtes-vous déjà vraiment demandé pourquoi ?

Avez‑vous une promotion sociale ou professionnelle en vue ? Ou bien souhaitez-vous tout simplement rencontrer des gens qui pourraient, croyez-vous, penser comme vous ? Enfin, peut-être, aimeriez‑vous tout simplement vous affilier à un club très sélect, élitiste même, qui a déjà accueilli des gens célèbres comme Wolfgang Amadeus Mozart, ou bien l'élite politique belge et étrangère, comme Théodore Verhaegen ou Salvador Allende. Sachez que parmi ces gens fréquentables, il en fut d'autres, qui le sont nettement moins, comme Augusto Pinochet, parjure et dictateur.

Ce n’est peut-être que la curiosité qui vous guide.

Mais qui sont donc ces francs-maçons dont beaucoup parlent sans toujours trop savoir de quoi il s'agit.

Après tout, le scandale de la loge italienne P2 est une réalité. Ce goût du souffre a, par ailleurs, attisé à nouveau les ressentiments voire les haines, ridicules et sans réel fondement autre que cet accident de l'histoire, de nombreux courants antimaçonniques. Ces mêmes qui agitent à nouveau le spectre, de sinistre mémoire, du complot judéo-magonnique.

C'est vrai, il y a des juifs francs-maçons. Mais aussi des musulmans, des bouddhistes, des catholiques romains et orthodoxes, des protestants, des croyants et des non-croyants. J’ai même rencontré des syrnpathisants de l’extrême droite qui demeurent persuadés qu'ils y sont à leur place !

En effectuant le passage de 1'Angleterre au Continent dans des circonstances que je ne rappellerai pas ici, la maçonnerie a connu des avatars, des déviances, qui s’expriment sous la forme d’un courant d’idées que l’on peut appeler humaniste - parce qu’il prend 1'homme et le bonheur de tous comme une fin en soi et la tolérance comme premier moyen de perfectionnement individuel. Ce courant est celui le plus en vogue dans des obédiences tels le Grand Orient et le Droit Humain. Il a donné lieu à des réalisations profanes, certes louables, mais, à  mon sens hors de propos. Il proclame également le rationalisme comme une fin en soi, ce qui me semble une erreur : la raison n’est qu'un des outils de la pensée.

Tout cela me semble être un fouillis bien hétéroclite qui ne nous en apprend pas plus. Que du contraire : cet étalage trouble le discernement.

La première remarque, après cette énumération, pourrait être que la franc-maçonnerie contemporaine est un fatras. C'est, disent d’aucun, une auberge espagnole ou l'on ne reçoit que ce que l'on y apporte. C'est évidemment une réflexion qui manque à la fois de clairvoyance et de courage.

Je préfère m'adresser à ceux que je qualifierais de cherchants. Ceux qui, arrivés au terme d'une certaine réflexion sur 1e cours d'une vie emplie de bonheurs et de douleurs, d’ambitions réalisées et déçues, en bref, au constat d'un échec existentiel, se retrouvent tel Dante dans la Divine Comédie : Au milieu du chemin de notre vie, je me trouvai dans une forêt obscure, car j'avais perdu la vole droite (...). Je ne pas bien dire comment j’y entrai, tant j’étais plein de sommeil au moment où j'abandonnai la vole véritable.

Je m’adresse donc à ces audacieux qui estiment, malgré les honneurs et les ambitions inassouvies, que la vie n'est pas un chapelet de métro, boulot, dodo. A ceux qui éprouvent un sentiment de manque, de médiocrité face à la vie.

Je veux dire à ceux qui entendent comme un appel.

Qui suis-je ?

D’où viens-je ?

Où vais-je ?

Ainsi donc la maçonnerie s’adresse au cherchant à celui qui souhaite changer sa vie.

Comment fait-elle et, surtout, peut-elle le faire ?

Précisons dès l'abord que la franc-maçonnerie est un système initiatique.

Rien de plus.

L'initiation vient du latin initium le commencement, le fondement, il s'agit donc du processus par lequel l’homme est mis en contact avec les secrets de l'univers. II s’agit d’un voyage de l’âme qui fend a une nouvelle naissance psychique et spirituelle qui (fait) de celui qui l'a reçue un homme rené dans une nouvelle enfance. (Encyclopédie des Symboles, édition française établie sous la direction de Michel Cazenave - Le Livre de Poche)

La méthode initiatique consiste tout d’abord a créer chez le néophyte une rupture avec sa vie antérieure. Par cette rupture, il faut entendre a la fois le choc psychologique de l’initiation elle-même, le vocabulaire nouveau et particulier au groupe qu’il découvre et dont il s’imprègne, l’effort d’introspection qui lui est impose par les messages qu’il entend. Ensuite, la méthode initiatique polarise la réflexion du néophyte sur tel ou tel objet symbolique ou sur tel ou tel événement mythique dont il doit par lui-même extraire un sens pour s’imprégner d’une leçon. Enfin, la méthode initiatique n’est concevable que dans un groupe à l’intérieur duquel tous participent, tiennent un rôle. (La mystique maçonnique par Philippe du Bouleau in Encyclopédie des mystiques sous la direction de Marie-Madeleine Davy - Petite Bibliothèque Payot)

La méthode initiatique, du seul fait qu’elle survit, témoigne d’une nécessité éternelle, permanente, chez l’homme. D'autre part, une mystique a une finalité. La mystique maçonnique est une mystique de type messianique, c’est-à-dire une mystique du progrès (ibid.).

L’initiation, on l'a vu, implique une renaissance. Autrement dit, tout reste à faire après la cérémonie d’initiation. C’est bien à partir de ce moment là que commence le véritable travail qui est un ouvrage solitaire. Tant il est vrai que la maçonnerie n'apporte pas grand chose au-delà de l’initiation. Il n'y a ni méthode, ni ascèse purement maçonnique et le progrès est engendré par l’effort individuel. Cet effort qui est d'une qualité particulière : il fait participer la totalité de l’être :  intelligence, sensibilité, fonctions physiques. Cet effort est le témoignage du désir d 'accéder à un niveau de conscience supérieur. De plus, il ne peut être produit que dans le cadre d'un rituel transmis par les « anciens », par ceux qui savent. D'où la nécessité d'un groupe structuré et hiérarchisé. L’élève doit avoir un maître. A tout néophyte correspond un hierophante (ibid). C'est donc bien dans la pratique constante et régulière du rituel que le franc-maçon évoluera. Il effectuera ce travail intérieur, cette plongée dans ses propres ténèbres qui le mènera sur la vole de son âme et, par conséquent, à la rencontre de l’humanité toute entière, de l'univers, dont il retrouvera les traces au sein de l'inconscient collectif.

Il réalisera ainsi son unité. Tant vis-à-vis de lui-même que de la nature, de l'univers de la notion de la déité enfin.

Et nous touchons là à un phénomène absolument remarquable qui est de toute éternité : l'homme, microcosme, contient dans les profondeurs de son âme tous les éléments du macrocosme et la recherche intérieure est fondamentale pour son équilibre psychique. Cette recherche que nos temps modernes ont évincés au profit du profit et du paraître, c’est-à-dire ou le verbe être a laissé place au verbe avoir : c’est pour nous une question vitale que de nous occuper de l'inconscient. Il s'agit d'être ou de ne pas être, spirituellement parlant (Jung : sa Vie son Œuvre, Barbara Hannah - Dervy-Livres).

Ce travail commence donc par la connaissance de soi-même, de tous ces coins d'ombre que, par confort, nous ignorons superbement. C'est une tâche ardue, car il nous faut affronter le seul véritable ennemi que nous ayons jamais : nous-mêmes et à devenir conscient du tourbillon de toutes les émotions qui nous emprisonnent et apprendre à nous distinguer d’elles par le fait de les connaître (ibid). Car, qui va vers soi-même risque de se rencontrer soi-même. Le miroir ne flatte pas, il montre fidèlement ce qui regarde en lui, a savoir le visage que nous ne montrons jamais au monde, parce que nous le dissimulons a l’aide de la persona, le masque du comédien. Le miroir, lui, se trouve derrière le masque et dévoile le vrai visage. C’est la première épreuve du courage sur le chemin intérieur, épreuve qui suffit pour effaroucher la plupart, car la rencontre avec soi-même est de ces choses désagréables auxquelles on se soustrait tant que l’on a la possibilité de projeter sur l’entourage tout ce qui est négatif. Si l’on est à même de voir sa propre ombre et de supporter de savoir qu'elle existe, une petite partie seulement de la tâche est accomplie (Les Racines de la Conscience, C.G. Jung - Buchet-Chastel)

Commencera alors, enfin la véritable plongée en soi, la rencontre avec l’âme. Cette rencontre s'effectue grâce aux symboles, images archétypales. Le symbole est la meilleure expression possible d'un contenu inconscient seulement pressenti, mais non encore reconnu. (Car jamais) l’humanité n’a, manqué d’images puissantes offrant une protection magique contre la vie angoissante des profondeurs de l’âme. Toujours les formes et les figures de l'inconscient ont été exprimées en des images protectrices et salutaires, ce par quoi ils ont été bannis dans l’espace cosmique, extérieur à l 'âme (ibid)

L'homme accompli, celui qui aura effectué son processus d'individuation, le véritable franc-maçon, sera celui dont l’âme a retrouvé le corps, ou (dont) l'esprit est à nouveau uni à la matière (B. Hannah).

Je voudrais conclure en invitant le lecteur à se confronter au miroir pour entamer le colloquium cum angelo bono.

 

Dominique d’Eboracum.

Ces propos n’engagent que l’auteur, indépendamment de toute obédience et de tout courant maçonnique  

09:56 Écrit par eboracum dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |  Facebook |

23.10.2005

Propos sur les Racines du R.E.R.

 

PROPOS SUR LES RACINES DU R.E.R.

Vladislas de YORK

 

 

Ceux qui ont assisté ou participé à la célébration du Xème anniversaire de la création de notre Loge, ont pu entendre à cette occasion des exposés sur l'histoire du Régime Ecossais Rectifié, sur les sources d'inspiration de ses fondateurs, notamment sur Martinez de Pasqually et son Traité de la Réintégration des Etres, sur la Gnose Chrétienne. Certains d'entre vous sont d'ailleurs en possession de plusieurs de ces textes. Un ouvrage paru voici quelques années sous le titre de ~ Spécificité du Régime Ecossais Rectifié ", oeuvre de Guy Verval complète cette information et je ne puis que vous en recommander vivement la lecture. Mon propos ce soir n'est toutefois pas de revenir sur ces différents textes auxquels je vous renvoie mais plutôt de tenter de compléter leurs in formations et de méditer discursivement avec vous sur quelques thèmes permettant une approche contemporaine de la pensée de nos fondateurs et, plus spécialement, celle de Jean‑Baptiste Willermoz, père spirituel de notre Ordre.

 

I1 convient avant tout de rappeler que la Quête de nos aînés procédait de la recherche du sens de l'existence en s'appuyant sur une pratique constante des textes bibliques et de leur incidence sur nos rituels. On sait que ceux des trois premiers grades ou plus exactement, degrés, trouvent leur inspiration et leurs références dans l'Ancien Testament, avec, en figure centrale, la construction du Temple. Cette étape correspond dans la conception trinitaire du christianisme au règne du Père. Plus tard on passera dans une deuxième étape, au Nouveau Testament, le règne du Fils, pour achever notre ascèse dans la familiarisation du règne de l'Esprit, du Paraclet dont les divers apocryphes, notamment gnostiques pourraient servir alors de support à nos méditations.

 

J.B.W. n'a bien entendu pas uniquement subi l'influence de Martinès de Pasqually. Le hasard des temps l'a placé au confluent de courants de pensée divers, importants et significatifs. Les sectes mystiques fourmillent alors et la théosophie régnante favorise la naissance de nombreuses sociétés bibliques dont Joseph de Maistre dira qu'il en connaît un nombre infini. A travers de Maritnes de Pasqually, notamment, l'influence de Swedenborg, médecin suédois, savant, sage et réputé dans sa société et parmi ses pairs. Sujet à de nombreux songes, prétendant converser avec les anges, il se déclare prophète d'une nouvelle église, l'Eglise de Jean. Il affirmait aussi avoir reçu, en scrutant les Ecritures, une révélation directe du sens de la Parole, ignoré jusqu'alors dans la Grande Eglise enchaînée, disait-il, au sens libéral. Il annonce en outre l'avènement de la nouvelle Jérusalem dont parle notamment l'Apocalypse de Jean.

 

Il convient également de ne pas perdre de vue que les mystiques ou spirituels du XVIIIème siècle sont les héritiers directs ou indirects d'un moine du XIIème siècle, réformateur, en Calabre, de l'Ordre Cistercien, Joachim de Fiore, initiateur dans l'histoire de l'Eglise d'un des plus grands courants spirituels.I1 attendait le « troisième âge », celui du règne de l'Esprit destiné à succéder, à prendre la place de l'Eglise institutionnelle. Sa pensée influença, au cours des siècles, notamment les Anabaptistes, les mystiques protestants, les Kabbalistes chrétiens et, en passant par Campanella et Jacob Boehme, Christian Rosenkreuz, Oetinger, Swedenborg dont je viens de parler, sans oublier Lessing, Herder et les francs-maçons mystiques tels que Martinez de Pasqually~°, Joseph de Maistre, L.C.de Saint-Martin, Ballanche

 

A cette dernière époque, c'est la crise de la spiritualité catholique et de son corollaire théologique, ainsi que l'affirme le Cardinal de LUBAC, qui entraînèrent la naissance de l'illuminisme dans la franc-maçonnerie et la création de nouvelles Eglises parallèles. Certains membres des hauts grades de l'époque ne s'intitulaient-ils pas « Confidents de Saint Jean » dont d'aucuns n'hésitaient pas à aller jusqu'à affirmer que St Jean vivait toujours. Presque tous annoncent « l'avènement prochain du troisième âge, la grande mutation de la Régénération universelle...elle sera annoncée par un élu, « troisième Adam », homme pécheur comme les autres, mais fidèle au Christ et illuminé par l'Esprit et Le Cardinal de Lubac auquel j'emprunte ces dernières lignes ajoute : H Tout procède du Christ mort et ressuscité: son essence lumineuse travaille sans arrêt à mener toute chose à sa plus haute perfection; lorsque l'harmonie sera rétablie entre les mondes visible et invisible, le malheur cessera, et le bouleversement attendu fera tout passer à un autre ordre.

 

On peut comprendre ainsi pourquoi la maçonnerie mystique d'alors est bien souvent compatible avec la foi chrétienne la plus vive et le catholicisme transcendant des grades supérieurs de la Maçonnerie.

 

Un des prolongements de l'enseignement de Martinez de Pasqually que notre fondateur a fait sien dans une très large mesure est manifeste dans un texte important de J.B. Willermoz intitulé : TRAITE DES DEUX NATURES DIVINE ET HUMAINE REUNIES INDIVISIBLEMENT POUR L'ETERNITE ET NE FORMANT QU'UNSEUL ET MEME ETRE DANS LA PERSONNE DE JESUS‑CHRIST DIEU ET HOMME REDEMPTEUR DES HOMMES, SOUVERAIN JUGE DES VIVANTS ET DES MORTS ACCOMPAGNE DEREFLEXIONS SURLA CONDUITE DE PLATE ETD'UNEMEDITATION SUR LE GRAND MYSTERE DE LA CROIX

 

Ce titre, bien long, comme c'était parfois la coutume à cette époque, a le grand mérite de nous mettre immédiatement au fait du propos de Willermoz, tout en nous déconcertant par son sujet . Ce texte destiné à son fils si l'on en croit la dédicace paraît bien peu « maçonnique » au sens actuel des discours de l'Ordre. Il s'agit incontestablement d'une prise de position de caractère religieux auquel nous ne sommes pas accoutumés et qui nous étonne dans un premier temps. I1 est pourtant bien dans l'esprit du temps, comme nous venons de le voir. Nous sommes au siècle des lumières avec son contexte de déchristianisation que Willermoz et tant d'autres n'admettaient pas. Pour eux, les connaissances que devaient acquérir les maçons devaient se raccorder aux enseignements de l'Eglise des Vème et VIème siècles.

 

Dans son texte précité, JBW expose la condition de l'homme primitif, la cause de sa chute et la nécessité d'un rédempteur. Ce rédempteur sera Dieu et homme à la fois et sa double nature restera un mystère pour l'homme. I1 rappelle les principales étapes de la vie temporelle du Christ depuis l’Annonciation, le mystère de l'Incarnation, les tentations dans le désert, les miracles et leur signification. Viennent ensuite des considérations sur la nécessité de la prière à partir de la leçon du Jardin des Oliviers, la Cène et l'institution de l'Eucharistie, la Passion. I1 invite le lecteur à suivre la voie du Juste en pratiquant l'imitation du Christ et à réfléchir au symbolisme de la Croix.

 

Comme les autres textes de cette époque, il est pratiquement impossible de résumer fidèlement le « TRAITE DES DEUX NATURES »

 

Au titre de la récapitulation du schéma que j'ai tracé sommairement, il convient de citer un extrait du texte qui en précise toute l'intention n Nous avons fermement et invariablement reconnu l'union intime, parfaite et à jamais indivisible qui a été faite en Jésus‑Christ dés l 'instant de sa conception dans le sein de la Vierge Marie, de la Nature divine incréée avec la Nature humaine créée...".

 

Ce document, important à mon sens pour mieux approcher la pensée de J.B.W a paru, dans la revue « RENAISSANCE TRADITIONNELLE », ainsi qu'une série d'autres d'un intérêt non moins évident et qu'il serait bon de se procurer.

 

Je signale tout ceci pour mémoire, sans aucune intention d'en entreprendre l'étude ou toute autre forme d'exégèse, mon propos étant de signaler l'existence de ces documents, d'inciter à se les procurer, à les étudier d'une manière critique, tout comme d'ailleurs les ouvrages de Viatte, Alice Joly, ou encore les écrits monumentaux de Le Forestier. I1 serait également indiqué d'entreprendre la lecture - très difficile - du traité de Martinez de Pasqually, intitulé ~TRAITE DE LA REINTEGRATION DES ETRES DANS LEURS PREMIERES PROPRIETES, VERTUS ET PUISSANCES SPIRITUELLES ET DIVINES

 

Encore un titre « programme » ! Si, de surcroît, on aborde la lecture des ouvrages de Louis-Claude SAINT-MARTIN, autre épigone de MARTINEZ de PASQUALLY ou encore ceux de Joseph de MAISTRE, cet ambassadeur du Roi de Savoie à la Cour de Russie et plus spécialement, les deux tomes des « Soirées de Saint Petersbourg », il sera peut-être difficile de se frayer un chemin aisé vers le sens de ce qui nous a été finalement légué dans le cadre du Régime Ecossais Rectifié auquel nous appartenons et que quelques uns d'entre vous viennent seulement d'aborder. Une des principales difficultés et non la moindre sera sans doute de transposer en langage du XXème siècle finissant des données apparemment vieillies, directement inspirées de l'Ancien et du Nouveau Testament, certains apocryphes inclus. Et c'est de ceci qu'il convient de tenir compte et ne pas perdre de vue que les maçons de cette époque et de cette école étaient de fervents lecteurs de la Bible et autres Ecritures, alors que maintenant, la plupart du temps, on se contente de la faire figurer sur nos autels maçonniques, ouverte en général au Prologue de l'Evangile, quasi gnostique, de Jean. Mais à part nos frères de confession protestante ou israélite, qui d'entre nous fréquente régulièrement de tels ouvrages de nos jours et s'il le fait, dans quel esprit ?

 

Et ceci m'amène à vous parler des modifications importantes qui sont intervenues dans le cours des dernières décennies sur le mode d'interprétation des textes sacrés. L'herméneutique et l'exégèse sont dorénavant très fortement influencées par les travaux des psychologues des profondeurs et l'on abandonne presque la critique historique des textes pour tenter d'en cerner le sens au plan psychologique. Cette attitude n'entend évidemment pas se substituer à celles qu'ont toujours adoptées les théologiens et autres docteurs de la Loi. La réalité des messages n'est pas contestée mais mise en lumière au plan de l'humain, en comprenant mieux les symboles qui nous habitent. Ces symboles ne sont-ils pas l'expression même de la réalité.

 

C. G. JUNG' avait déjà tenté une approche de ce type à partir de la gnose et de l'alchimie, analysant, sous l'angle psychologique, le thème du Dieu trine et un, celui du monothéisme, la signification de la figure du Christ, de 1'eucharistie, le problème du mal et celui de la souffrance, dont sa REPONSE A JOB est un très grand exemple. Actuellement, la première place est occupée par un théologien allemand, Eugen DREWERMANN, maître de conférences en théologie et en histoire des religions à Paderborn. Son propos, exprimé dans de nombreux ouvrages publiés en langue allemande ainsi que dans plusieurs émissions de radio et de télévision, est de tenter une nouvelle approche des textes sacrés de notre tradition, une approche psychologique, psychanalytique, plutôt. Cette tentative pourrait également s'appliquer aux textes religieux et ou métaphysiques de J.B.W, de Martines de Pasqually, de L.C. de St Martin. Quelques citations de Drewermann vous mettront rapidement, quoique som­mairement, au fait de sa méthode ou, plus exactement de son attitude critique.I1 propose de lire les textes bibliques simplement : " comme on écoute son meilleur ami. Autrement dit, au lieu de s'intéresser aux faits, de s'intéresser à ses sentiments, au lieu de vouloir découvrir les motifs objectifs expliquant l'enchaînement de ses actes, être à l'écoute de sa peine, de son angoisse, de ses besoins, de ses craintes telles qu'il les voit; et de cette façon, comprendre pourquoi il agit et parle de telle façon.. On constatera alors que la question n'est absolument pas de savoir si Rachel, Jacob ou Esau ont bien vécu il y a 2800 ans, mais de savoir s'il existe aujourd'hui, près de nous, une Rachel, un Jacob, un Esau. Car ces figures restent toujours vivantes. Le problème qui me préoccupe, ajoute-t-il ailleurs, n'est pas seulement celui de bien choisir le point de départ de l 'interprétation de la Bible, mais aussi d'admettre l'idée de l'homme telle que l'a proposée la psychanalyse, au début de ce siècle ... nous devons prendre conscience que les réalités intérieures, les réalités psychiques, se donnent à connaître sous forme de symboles...Eh bien c'est exactement ce que nous trouvons dans la Bible. Elle ne fait rien d'autre que de traduire le contenu essentiel des événements historiques, leur sens, de telle sorte que tous les hommes, de tout temps et de tout lieu, s'y retrouvent. Mon propos est alors simple; je demande de lire les textes, j'entends les textes religieux importants, comme si nous les avions nous‑mêmes rêvés la nuit précédente, comme si nous nous y retrouvions vraiment, comme si ces histoires nous permettaient de dire ce qu'il y a de plus fondamental en nous .

 

On peut assurément penser qu'en glosant comme il l'a fait par exemple sur la double nature du Christ, J.B.W. s'est raconté et raconte à son fils un peu à la manière des évangélistes, ses rêves, ses phantasmes accolés à la légende christique et ce, dans un langage propre à son temps. I1 a renoué ainsi avec la grande tradition des "con­teurs du sacré" que nous retrouvons par exemple, à notre époque, dans les discours « inspirés » des charismatiques, ceux du New Age et de tout ce qui prétend par ce langage emblématique aller à la rencontre de la souffrance, de l'angoisse humaine et, en renouvelant la Promesse, guérir l'âme dans le balancement sans fin d'un messia­nisme toujours reporté. Lisons donc ces textes comme il convient de le faire en fonc­tion de leur origine. Us sont l'oeuvre de nos fondateurs et font par conséquent partie de la Tradition que nous ne cessons d'invoquer, au même titre que les récits sacrés de notre tradition judéo‑chrétienne. Avec la clef que je viens de vous donner, ils expliquent, à qui veut les sonder, les raisons profondes qui ont présidé à la naissance du Régime Ecossais Rectifié, à sa philosophie et, pourquoi pas, à sa métaphysique. Descartes n'a pas tout dit, loin s'en faut, et si le rationnel dissipe les ombres d'un mysticisme mal ressenti, il n'apporte pas le salut, c'est à dire, hic et nunc, la paix de l'âme, ce que nous sommes venus chercher en Loge.

 

Pour en revenir au texte de J.B.W. qui est le point de départ de cet exposé, il convient de rappeler qu'au plan de la psychologie le « symbole du Christ » est de la plus grande importance. C'est le symbole du Soi, c’est-à-dire .celui de l'unité intérieure retrouvée, loin de l’ego et de ses masques qui nous perturbent. C'est, comme l'affirme, C.G.JUNG, à côté de la figure du Bouddha, le symbole du soi le plus largement développé et différencié.  qui ajoute que l'inclusion d'une personnalité humaine unique (en particulier lorsqu'elle est associée à l'indéfinissable nature divine) correspond précisément à l'individualité absolue du soi, archétype qui unit le momentané à l'éternel, et l'individuel à l'universel."

 

Cette union des contraires, personnifiée dans le Christ, voilà n'est-il pas vrai une interprétation différente du symbole chrétien, un mode d'approche contemporain du Traité de la double nature, de Willermoz. Mon propos n'était pas de battre en brèche l'explication plus libérale et plus classique de nos frères chrétiens. Ce que j'en ai dit ne porte pas atteinte à leur foi que je respecte mais à mon sens ne peut que contri­buer à la conforter. I1 faut simplement tenter de renouer le dialogue avec nos fonda­teurs et leurs inspirateurs et comprendre ce qu'ils ont tenté de nous dire au delà de leurs récits et cogitations de nature métaphysique.

 

Il me semble qu'on ne redira pas assez que le travail de la pierre commence par l'étude des textes et les méditations qu'elle ne manque pas de susciter. Les symboles, les nôtres, surgissent alors du tréfonds de nous‑mêmes provoquant une catharsis, une purification ouvrant la voie vers la sagesse à laquelle nous aspirons et qui est le sens de l’ascèse maçonnique. C'est à cette renaissance spirituelle que vous êtes conviés. Pourrait alors se réaliser la parole: Eritis sicut Diis, ainsi que l'affirme l'Evangile lui‑même. Vous serez comme des dieux, participant ainsi à la double nature mais dans la paix de la non-dualité car vous aurez conjoint vos opposés.

 

 

Garnich, le 22 septembre 1991

 


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07.10.2005

Des Mythes

Des Mythes

 Dominique d'Eboracum

 

  

En cette époque où les mots sont galvaudés et où l'on a perdu un petit peu leur signification (1), tout comme le sens de la vie échappe à beaucoup d'entre nous; il nous a semblé indispensable d'entamer cette étude, qui va nous prendre quelques temps, par une solide préhension du mot mythe.

 

Nous allons parcourir le terme ‘mythe’ en suivant une triple voie tracée par Mircea Eliade, Raoul Berteaux et Carl Gustav Jung.

 

Le concept englobé par ce terme, éveille en nous des souvenirs de jeunesse, pour certains des ‘sèches’ longues et laborieuses sur des traductions du grec classique et ce souvenir peut tromper la notion de mythe que nous croyons dès lors confiné à ces livres de torture pour potaches. En réalité, le mythe, ‘inventé’ par l’homme des sociétés archaïques, remonte à des temps immémoriaux : il raconte une histoire sacrée; il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des "commencements". (2)

 

Le mythe est censé exprimer la vérité absolue, parce qu'il raconte une histoire sacrée, une révélation trans‑humaine qui a eu lieu à l'aube du Grand Temps, dans le temps sacré des commencements (in illo tempore). Etant réel et sacré, le mythe devient exemplaire et par conséquent répétable, car il sert de modèle, et conjointement de justification, à tous les actes humains. En d'autres termes, un mythe est une histoire vraie qui s'est passée au commencement du Temps et qui sert de modèle aux comportements humains. En imitant les actes exemplaires d'un dieu ou d'un héros mythique, ou simplement en racontant leurs aventures, l'homme des sociétés archaïques se détache du temps profane et rejoint magiquement le Grand Temps, le temps sacré. (3)

 

Un mythe raconte toujours que quelque chose s'est réellement passé, qu'un événement a eu lieu dans le sens fort du terme ‑ qu'il s'agisse de la création du Monde, ou de la plus insignifiante espèce animale ou végétale, ou d'une institution. Le fait même de dire ce qui s'est passé révèle comment l'existence en question s'est réalisée ( et ce comment tient également la place du pourquoi)? Or, l'acte de venue à l'être, c'est à la fois émergence d'une réalité et dévoilement de ses structures fondamentales. Lorsque le mythe cosmogonique raconte comment a été créé le Monde, il révèle à la fois l'émergence de cette réalité totale qui est le Cosmos, et son régime ontologique* : il dit en quel sens le Monde est. (3)

 

Le primitif éprouve une tendance irrépressible, ou plutôt son âme inconsciente éprouve une impulsion invincible à assimiler toute expérience sensible extérieure à un événement psychique. Il ne suffit pas au primitif de voir le soleil se lever et se coucher, cette observation extérieure doit être à la fois aussi un événement psychique, c’est-à-dire que le soleil doit représenter dans sa métamorphose le destin d’un dieu ou d’un héros qui n’habite, en définitive, nulle part ailleurs que dans l’âme de l’homme. (...) Tous ces phénomènes de la nature sont des expressions symboliques de ce drame inconscient de l’âme qui devient connaissable par la voie de la projection, c’est-à-dire en se reflétant dans les phénomènes naturels (5)

Il est donc remarquable que le mythe est un mode d’expression essentiel des sociétés archaïques dont la seule grande différence (est) marquée par la présence, chez la plupart des individus constituant  les sociétés modernes, d'une pensée personnelle, absente, ou presque, chez les membres des sociétés traditionnelles. (3).

 

Le modèle exemplaire du mythe est sacré; (...)  (il) a un rôle fondamental dans les sociétés traditionnelles, il domine toute la vie individuelle, collective, culturelle. Il y joue un rôle régulateur, contribuant à un équilibre psychique que beaucoup d'êtres ont perdu dans les sociétés à haut degré de civilisation économique. (4)

 

Cette exemplarité du mythe induit qu'il est un modèle de la matrice de l'âme humaine. Le mythe se sert de l'anecdote pour exprimer la transcendance. Cette transcendance est inscrite dans l'âme de l'homme et le mythe va l’inviter à se révéler.

 

Le mythe se produit en un temps sacré, il est vérité absolue, vécu par des êtres surhumains (les surhommes) ou de grands ancêtres, il y a passage d'un temps à un autre temps et d'un espace à un autre espace.

 

En vérité, le mythe est destiné à faire prendre conscience de soi, à révéler une situation fondamentale de l'être, à faire prendre conscience de la réalité de l'être et de l'aider à se transformer. Le mythe vise à la connaissance de l'être total. C'est apprendre le secret de l'origine de l'être et des choses. Il dit comment les choses se sont passées et comment les faire apparaître ou réapparaître lorsqu'elles disparaissent. Il répond au besoin d'irrationnel et lui donne une forme collective. Le mythe offre une clé à l'être individuel, afin qu'il puisse se libérer. Tout comme les contes de fées, tels des psychodrames, dont les personnages sont des représentations symboliques qui ont valeur de révélations psychologiques, les mythes offrent des solutions à nos problèmes psychologiques et ontologiques. (4)

 

On retrouve dans les univers oniriques les symboles, les images, les figures et les événements qui constituent les mythologies. (3), nous verrons plus loin l’importance des rêves* et de la symbolique* dans l’expression des mythes.

 

Nous avons ici effleuré les origines des mythes. Il nous reste à présent à comprendre pourquoi ils ont été ou ils se sont créés.

 

Pour cela nous allons faire appel à la psychologie des profondeurs et plus précisément à la notion d'inconscient collectif* introduite par C.G. Jung.

Nous savons que notre inconscient, nous parlons ici de l'inconscient personnel*, est le siège d'une série d'expériences personnelles, le siège du vécu. Il est le réservoir de complexes plus ou moins acceptés ou rejetés par notre conscience.

 

Mais l'âme humaine ne se compose pas que de cela et pour ne pas faire un cours de psychologie appliquée qui serait hors de notre propos, nous nous limiterons à aborder la partie innée de notre âme : l'inconscient collectif* qui a des contenus et des comportements qui sont ‑ cum grano salis ‑ les mêmes partout et chez tous les individus (5). Les contenus de l'inconscient collectif* sont les 'archétypes*. Cette expression, fort ancienne, se réfère à l'imago dei (image de Dieu) dans l’homme chez Philon d'Alexandrie. (5)

 

Nous avons affaire, dans les contenus inconscients collectifs*, à des types anciens ou, mieux encore, originels, c’est-à-dire à des images universelles présentes depuis toujours. (5)

 

Nous rencontrons ici une couche psychique commune à tous les humains, faite chez tous de représentations similaires ‑ qui se sont concrétisées au cours des âges dans les mythes ‑ couche appelées inconscient collectif. (...) Nous naissons en quelque sorte dans un édifice immémorial que nous ressuscitons et qui repose sur des fondations millénaires. Nous avons parcouru toutes les étapes de l'échelle animale; notre corps en porte de nombreuses survivances : l'embryon humain présente, par exemple, des branchies. (...) Ainsi nous traînons en nous dans la structure de notre corps et de notre système nerveux toute notre histoire généalogique; cela est vrai aussi pour notre âme qui révèle généralement les traces de son passé ancestral. Théoriquement, nous pourrions reconstruire l'histoire de l'humanité en partant de notre complexion psychique, car tout  ce qui exista une fois est encore présent et vivace en nous. (6)

 

Il nous semble, dès lors, légitime de se demander, si par des plongées méditatives et oniriques dans les profondeurs de son être, l’homme a pu retracer l'origine du monde (cf. Genèse, Au début étaient les ténèbres). Berteaux souligne que Dieu sépare en nommant (in Voie Symbolique). Rappelons ici aussi qu'Hubert Reeves, souligne que nulle découverte n'eut pu se faire sans l'imagination, sans la part de rêve*. Il nous plaît également d'insister à ce propos que le rationalisme, pour efficace qu'il fusse, n'en demeure pas moins un outil de la pensée et non sa finalité. Le Mystère impénétrable qui entoure l'origine de la nature et de l'humanité a induit l'inconscient humain à élaborer et à proposer des récits aussi nombreux que variés de l'événement originel. (...) Là où s'arrête pour nous la réalité connue, où nous entrons en contact avec l'inconnu, nous projetons une image symbolique. (7)

 

Nous souhaitons insister sur le phénomène de l’archétype* qui est une notion fondamentale de la pensée jungienne et présenter par là une transcription en langage moderne et intelligible de ces expressions immémoriales que l’on retrouve à la fois dans les mythes et les contes mais aussi dans les rituels car l’âme contient toutes les images dont les mythes sont issus. (5)

 

L’archétype* se rencontre dans le mythe et le conte, (...) il s’agit de formes ayant reçu une empreinte spécifique, transmise à travers de longues périodes de temps. La notion d’archétype* (...) ne désigne que les contenus psychiques qui n’ont pas encore été soumis à une élaboration consciente, donc une donnée psychique encore immédiate.(5)

 

Enrichissons cet approche de l’archétype* par un exemple : C.G. Jung évoque le rêve d'un patient érudit dans lequel apparaît un dragon. Jung expliquera que cette image archétypique est en réalité un avertissement que l'inconscient adresse au conscient au moyen de cet outil : le rêveur (...) ne fut pas bercé par la mythologie; (..) il fut (cependant) bercé de contes et de légendes.(...) Adulte, il ne lui serait jamais venu à l'esprit de se forger pareil mythe et il ne se serait pas attendu à en rencontrer dans son imagination. Cependant ce rêve a bel et bien eu lieu en lui, c'est‑à‑dire que son inconscient a exprimé, à l'aide des matériaux du rêveur et sous une forme personnelle, le tableau complet d'un mythe du dragon, avec toutes ses péripéties. Ainsi, sa situation consciente, alors ébranlée, a cristallisé lui les grandes lignes de ce mythe. (...) Le mythe du dragon se retrouve sur toute la terre, sans distinction de latitude ou de climat, aucun peuple n'existant sans le posséder, lui ou une imagerie correspondante. Partout nous rencontrons un héros accomplissant une tâche exceptionnelle. La généralité de cette image archétypique permet d'affirmer avec certitude qu'elle correspond à une expérience couramment vécue par l'homme et répétée à l'infini au cours des âges; chaque fois que l'être est aux prises avec une situation qu'il ne parvient pas à maîtriser, l'inconscient, en réponse à la représentation d'une thèse insoluble, d'une exigence impraticable, réagit en reproduisant l'image secourable du mythe du dragon. Ces images archétypiques ont (...) une portée qui n'appartient qu'à elles; elles servent à inclure dans un cadre général et supra‑individuem le cas d'espèce personnel qui parait unique et insoluble; elles montrent que la souffrance de chacun est la souffrance de tous. (...) C'est pourquoi les vieux prêtres utilisaient les images archétypiques comme moyen de guérison. (...) Ces images salutaires viennent montrer à l'âme souffrante dans quel état l'être se trouve (6), le fameux 'dans quel état j'erre'!

 

Les mythes de création, comme certains d'entre eux l'attestent de façon extrêmement claire, sont la représentation de processus inconscients et préconscients qui retracent l'origine, non de notre cosmos, mais de la prise de conscience par l'homme de celui‑ci. Cela signifie que, bien avant que je prenne conscience du monde dans son ensemble, ou même d'une partie de mon environnement, une quantité d'événements se déroulent dans mon inconscient. Ces processus préconscients qui ont lieu dans la psyché, humaine avant cette accession à la conscience apparaissent dans les rêves* et les matériaux sont fournis par l'inconscient. (...) La transformation est montrée en rêve*, mais elle n'a pas encore pris place dans la réalité concrète. Le rêveur dira plus tard : "Je viens de comprendre ceci ou cela; je me sens changé de telle ou telle façon..." Mais cette transformation apparemment soudaine se préparait depuis un certain temps au niveau des processus préconscients. (7)

 

Les représentations concrétisées dans les mythes de la renaissance, de la résurrection, objet de tous les mystères, tant chrétiens que primitifs, ne sont pas déduites d'une expérience extérieure : elles correspondent à des besoins de l'âme humaine.(...) Ainsi donc, dans le rêve* s'extériorisent les images et les tendances qui émanent de la nature la plus primitive de l'âme. (...) Ni la loi morale, ni l'idée de Dieu, ni une quelconque religion ne s'est jamais saisie de l'homme de l'extérieur, tombant en quelque sorte du ciel; l'homme, au contraire, depuis l'origine, porte tout cela en lui, et c'est d'ailleurs pourquoi, l'extrayant de lui‑même, il le recrée toujours à nouveau. (6)

 

Et nous touchons là un phénomène absolument remarquable qui est de toute éternité : l’homme, microcosme contient dans les profondeurs de son âme, tous les éléments du macrocosme et la recherche intérieure est fondamentale pour son équilibre psychique. Cette recherche que nos temps modernes ont évincés au profit du profit et du paraître, c’est-à-dire où le verbe être a laissé place au verbe avoir : c’est pour nous une question vitale que de nous occuper de l’inconscient. Il s’agit d’être ou de ne pas être, spirituellement parlant.(5)

 

Qui va vers soi-même risque de se rencontrer soi-même. Le miroir ne flatte pas, il montre fidèlement ce qui regarde en lui, à savoir le visage que nous ne montrons jamais au monde, parce que nous le dissimulons à l’aide de la persona*, le masque du comédien. Le miroir, lui, se trouve derrière le masque et dévoile le vrai visage. C’est la première épreuve du courage sur le chemin intérieur, épreuve qui suffit pour effaroucher la plupart, car la rencontre avec soi-même est de ces choses désagréables auxquelles on se soustrait tant que l’on a la possibilité de projeter sur l’entourage tout ce qui est négatif. Si l’on est à même de voir sa propre ombre* et de supporter de savoir qu’elle existe, une petite partie seulement de la tâche est accomplie. (5)

 

Afin de clarifier quelque peu cette image du miroir, nous souhaitons faire appel à un archétype* fort commun qui est celui du lac. L’eau, dans laquelle on peut se mirer peut n’être qu’un miroir, reflétant parfaitement nos traits, notre persona*. Mais nous n’ignorons pas que l’eau du lac abrite toute une vie que l’on ne discerne pas immédiatement : poissons et végétaux. Il en va de même pour notre persona, qui masque toute une vie inconsciente qui de temps à autre apparaît sous forme d’images archétypiques; ainsi les rêves incluant l’eau présentent souvent des personnages mythiques telles les ondines ou les sirènes qui sont des images archétypiques de l’anima*.

 

Comme les archétypes sont relativement autonomes, de même que tous les contenus numineux*, ils ne peuvent pas être purement et simplement intégrés sous une forme rationnelle, ils exigent un traitement dialectique, c’est-à-dire une véritable confrontation que le patient réalise fréquemment sous forme de dialogue, vérifiant ainsi, sans le savoir, la définition alchimique de la méditation ; “Colloqium cum angelo bono”, dialogue intérieur avec l’ange gardien. Le déroulement de ce processus est d’ordinaire dramatique et offre de nombreuses péripéties. Il s’exprime ou est accompagné par des symboles oniriques apparentés à ces “représentations collectives” qui ont depuis toujours représenté les phénomènes de la transformation psychique sous forme de thèmes mythologiques. (5)

 

Jamais l’humanité n’a manqué d’images puissantes offrant une protection magique contre la vie angoissante des profondeurs de l’âme. Toujours les formes et les figures de l’inconscient ont été exprimées en des images protectrices et salutaires, ce par quoi ils ont été bannis dans l’espace cosmique, extérieur à l’âme. (5)

 

Nous voudrions conclure sur l’invitation qui découle tout naturellement de ces longs extraits de l’oeuvre de C. G. Jung et de sa disciple, Marie-Louise von Frantz, en invitant le lecteur à se confronter au miroir et comme le fit Alice de Lewis Caroll, de passer de l’autre côté du miroir pour entamer le colloquium cum angelo bono.

Notes

 

(1) Grâces soient rendues aux vertus sans cesse martelées de ce fast food de la communication qu'est la télévision!

(2) Mircea Eliade - Aspects du mythe.

(3) Mircea Eliade - Mythes, rêves et mystères.

(4) Raoul Berteaux - La Voie Symbolique.

(5) C. G. Jung ‑ Les Racines de la Conscience.

(6) C. G. Jung - L'homme à la découverte de son âme.

(7) M.-L. von FRANTZ ‑ Les Mythes de création.

 

 




11:44 Écrit par eboracum Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |  Facebook |

 La Franc-Maçonnerie

La Franc-Maçonnerie

 

Vladislas de YORK

 

                                                                                                                                                 

 

 

On a beaucoup écrit, beaucoup publié au sujet de la Franc-Maçonnerie. Beaucoup d’affabulation surtout et ce n'est qu'assez récemment que l'on peut trouver en librairie des ouvrages traitant de ce thème avec toute la rigueur intellectuelle voulue. Une nouvelle "science" est née : la maçonnolgie et déjà des chaires ont été créées dans certaines universités en vue de son enseignement.

 

Pendant très longtemps, un mystère relatif, entretenu par les adeptes eux-mêmes, n'a cessé de planer sur ses buts réels, sa philosophie, son message, ses rituels et son histoire.

 

A propos de cette dernière, notamment, on est enfin sorti des récits mythiques, tout au moins dans certains cercles, pour aborder le sujet en prenant en compte les impératifs de la critique historique : critique des sources, critique des documents, par exemple. Malheureusement ces derniers ont souvent été occultés, perdus, détruits. Les plus anciens sont bien entendu les plus rares mais on ne cesse pas d'en retrouver.

 

 

Qu’est-ce que la Franc-Maçonnerie?

 

La réponse n'est pas simple et ceci tout d'abord en raison du fait que nombre d'organisations n'ayant souvent entre elles que peu de choses en commun, si ce n'est le nom, se parent du même vocable. Pour y voir un peu plus clair, il conviendra de se pencher sur ce qu'on sait, à l'époque actuelle, de ses origines. Je veux, bien entendu, dans un premier temps parler de ce que l'on a coutume d'appeler la Franc-Maçonnerie acceptée, dite "spéculative", par opposition à celle où l'on range les constructeurs de cathédrales, dénommée Franc-Maçonnerie opérative. Nous commencerons donc par un peu d'histoire.

 

Un Franc-Maçon Accepté serait une personne n'appartenant pas au milieu opératif et qui aurait été admise dans une société ou un groupement de maçons opératifs. On pourrait en quelque sorte le considérer comme un "membre d'honneur" d'une telle société.

 

C'est en Angleterre que sont apparues les premières Loges de Francs-Maçons acceptés, constitués d'adhérents ayant probablement été "acceptés" par un groupe de maçons opératifs, c'est-à-dire, d'ouvriers tailleurs et assembleurs de pierres de construction. J'insiste sur le mot "probablement" étant donné que seulement deux ou trois documents relatifs à ces "acceptations" sont parvenus jusqu'à nous. Les premières acceptations remontent au XVIIème siècle. La plus célèbre et dont on a des traces documentaires, notamment sous forme d'écrits de l'intéressé, est celle d'Elias Ashmole, un gentilhomme de Londres, lettré, écrivain et savant.

 

On ne connaît pas très bien les raisons qui ont poussé à l'acceptation. Tout ce que l'on sait, c'est qu'il s'agissait toujours de bourgeois soucieux, sans doute, d'en savoir plus sur les secrets artisanaux des tailleurs de pierres, constructeurs d'édifices publics et de cathédrales. C'était d'ailleurs devenu une mode à cette époque-là de s'intéresser aux métiers. Les personnes cultivées y étaient d'ailleurs encouragées par les philosophes et penseurs de leur temps. Le célèbre savant Francis Bacon, auteur d'une nouvelle classification des sciences et à ce titre précurseur de la science moderne encourageait dans ses écrits du début du XVIIème siècle, ses concitoyens cultivés à pratiquer des métiers manuels. Il les invitait aussi à fréquenter les gens de métier manuels, les artisans, afin de s'instruire  des choses de la tradition (Cryer). Il en fut de même pour Radcliff et son ami poète John Milton, humaniste et libéral qui insistent sur l'importance qu'il y a de s'instruire en étudiant "de première main" les compétences professionnelles des ouvriers de tous les métiers. Ces messages sont en général bien reçus. Il s'inscrivent dans l'esprit du temps qui voit notamment la fondation de la Société Royale pour Améliorer les Connaissances Naturelles, en abrégé La Société Royale, fondée en 1645, qui connut un très vif succès. De nombreux maçons des premières loges en étaient membres.

 

Les gens qui fréquentaient les organisations de métier aux fins de s'instruire, se réunissaient pour discuter dans des tavernes proches de la cathédrale Saint Paul de Londres.

 

Tous les auteurs s'accordent sur le fait que ce sont ces "Francs-Maçons Acceptés" qui ont fondé en 1717 la Grande Loge de  Londres qui prit plus tard le nom de Grande Loge d'Angleterre. Elle est, ainsi, devenue, de fait la Loge-Mère de toutes les loges du monde. Anglaise à l'origine, elle a essaimé partout, ce qui ne veut pas dire que ses enfants et petits-enfants lui ressemblent, loin s'en faut, ni que l'harmonie règne entre elles. J'y reviendrai plus tard.

 

On s'est souvent posé la question de savoir pourquoi la Franc-Maçonnerie non opérative est née en Angleterre et non pas en France où dans d'autres pays où l'on a construit des cathédrales. Une première raison, mais qui n'est pas suffisante, est à reporter au fait que c'est en Angleterre que les dernières cathédrales européennes ont été construites. leur achèvement date du XVIIème siècle alors que sur le continent tout est pratiquement construit à la fin du XVème siècle. Une certaine "filiation" aurait pu se produire mais cette hypothèse est niée par les historiens contemporains. D'ailleurs, si une telle filiation était vraisemblable pourquoi ce cas ne se serait-il pas produit dans tous les pays où se sont exercés les talents des constructeurs de cathédrales. En France, par exemple, ou en Allemagne, ou encore dans d’autres pays tels l’Espagne ou l’Italie?

 

On tend généralement à admettre que les conditions politiques, sociales et religieuses régnant en Angleterre à l'époque pouvaient favoriser l'éclosion de telles loges. Nul n'ignore que l'Eglise d'Angleterre est schismatique et qu'elle a rejeté, depuis belle lurette, l'autorité de Rome. C'est l'Eglise Anglicane qui ne doit rien à la Réforme, à l'inverse des nombreuses sectes protestantes qui se sont multipliées et souvent se déchirent ou s'expatrient. L'épopée de Mayflower en est une des manifestations. Il règne aussi en Angleterre un climat de guerre civile qui se traduira bientôt par le renversement de la monarchie catholique des Stuarts au profit de la monarchie protestante des Hanovriens.

 

Il convient aussi de ne pas perdre de vue que l'Angleterre est un pays profondément chrétien et qu'elle ne connaît pratiquement pas les contestations caractérisant en France le Siècle des Lumières, très éloigné du courant judéo-chrétien qui anime le XVIIème siècle anglais. Les athées sont pratiquement inexistants dans les Iles Britanniques et c'est d'ailleurs encore le cas à l'heure actuelle.

 

Il est possible d'imaginer que pour échapper à tous ces conflits et créer un climat de tolérance quelques hommes aient décidé de fonder la Grande Loge d'Angleterre et de la doter d'une première Constitution dont la rédaction fut confiée à une équipe placée sous la direction du Pasteur Anderson. Cette première Constitution d'Anderson date de 1723, soit six ans après la création de la Grande Loge d'Angleterre.

 

Ce qui incline à l'interprétation que je viens d'énoncer, c'est l'intitulé de l'Article premier que je dois citer en entier :

 

" Un Maçon est obligé, de par sa Tenure, d'obéir à la Loi Morale; et s'il comprend bien l'Art, il ne sera jamais un Athée stupide (stupid Atheist), ni un Libertin irréligieux (irreligious Libertine). Mais quoique dans les Temps Anciens les Maçons fussent tenus dans chaque pays d'être de la Religion quelle qu'elle fût, de ce Pays ou de cette Nation, néanmoins il est maintenant considéré plus expédient de seulement les astreindre à cette religion sur laquelle tous les Hommes sont d'accord, laissant à chacun ses propres Opinions; c'est-à-dire, d'être des Hommes de bien et loyaux, ou Hommes d'Honneur et de Probité, quelles que soient les dénominations ou Confessions qui aident à les distinguer; par suite de quoi la Maçonnerie devient le Centre d'Union, et le moyen de nouer une Amitié sincère entre des Personnes qui n'auraient pu que rester perpétuellement Etrangères. "

 

Le roi d'Angleterre est le chef de l'Eglise anglicane. Pour pacifier les relations entre les sectes protestantes, quel magnifique instrument que cette Franc-Maçonnerie, promue Centre de l'Union. Tôt ou tard la Grande-Maîtrise de la Grande Loge d'Angleterre sera assumée par le Roi lui-même ou un membre influent de la famille royale. Tel est encore le cas de nos jours.

 

Les préoccupations spéculatives des Francs-Maçons acceptés ne sont toutefois pas à nier. Leur spiritualité peut s'épanouir librement à l'ombre des temples. Les loges joueront alors le rôle qu'ont parfois joué en France les congrégations et les tiers-ordres, inexistants dans l'Anglicanisme et dans les Eglises protestantes, celui de refuges spirituels pour les laïcs.

 

Voilà quelques raisons; il y en a bien entendu d'autres qu'il serait trop long et probablement inutile d'exposer.

 

La Maçonnerie anglaise s'est assez rapidement étendue au continent et notamment en France où elle a trouvé un terrain favorable à l'époque dite des Lumières. Nous y reviendrons plus loin.

 

Pour en terminer avec les origines de la maçonnerie anglaise il convient de signaler que d'importants travaux de recherches historiques tendent à prouver que, contrairement à une opinion généralement admise, notamment en France, les loges des Francs-Maçons acceptés ne sont pas les héritières de la Maçonnerie opérative. Les maçons dits spéculatifs ne sont plus les ouvriers du Bâtiment même s'ils en ont adopté partiellement le vocabulaire, les outils et les emblèmes. Leur Franc-Maçonnerie est une construction quasi ex nihilo qui ira chercher dans les cartulaires des maçons opératifs les éléments de base de ses positions doctrinales et philosophiques ainsi que les structures de ses rituels et règlements.

 

Avant de poursuivre, il est intéressant de noter l'origine du mot Free Mason, traduit en français par Fran-Maçon. On a écrit beaucoup de choses fantaisistes à ce sujet. Le mot Free Mason est la contraction par élision de la désignation Freestone Mason, c'est-à-dire maçon s'occupant des pierres susceptibles d'être taillées, aptes à des travaux de statuaire; par exemple des pierres calcaires. Il n'a donc rien à voir avec des franchises qui auraient été accordées aux constructeurs. C'est une légende de plus! Au demeurant le vocable Franc-Maçon n'était pas utilisé à l'origine.

 

Comment la Franc-Maçonnerie est-elle arrivée sur le continent?

 

Les Anglais ne considéraient pas à l'époque leur Franc-Maçonnerie comme un article d'exportation. Dès lors aucun effort systématique et organisé n'a été entrepris pour créer des Loges à l'extérieur. Leur organisation et l'extension en Angleterre, en Ecosse et en Irlande requéraient tout leur temps et tous leurs soins. Un des événements les plus importants pour eux avait été, en 1737 l'initiation d'un premier membre de la famille royale, le prince héritier Frederick Lewis, Prince de Galles et fils du Roi Georges II.

 

On sait que la première Loge créée sur le continent fut celle de Rotterdam et, presque en même temps, celle de Mons, en Belgique. Dès 1728, des Loges avaient été constituées à Gibraltar et aux Indes.

 

On manque de détails précis sur la création des premières loges en France. On sait que l'ex Roi Jacques II Stuart s'était réfugié en France, à Saint Germain-en-Laye, avec une grande partie de sa Cour et avec eux, les premières Loges d'Ecosse. Celles-ci se sont toujours refusées à favoriser la création de loges en France. Ce n'est donc pas de ce côté qu'il faut chercher.

 

Selon Paul Naudon, chercheur et écrivain maçonnique, la première loge spéculative de source anglaise aurait vu le jour à Dunkerque en 1721. Ce n'est toutefois qu'en 1732 que la première loge parisienne "Le Louis d'Argent" reçut ses patentes de la Grande Loge de Londres. Dans les années qui suivirent, sept ou huit Loges-Mères se créèrent, à partir desquelles de nombreux ateliers virent le jour en France.

 

En 1736, Derwenwater est proclamé Grand Maître dans le cadre d'une grande fête que relatèrent les gazettes de l'époque.

 

En 1738 devant le refus de la Grande Loge de Londres de donner les lettres patentes, c'est-à-dire une charge constitutive, un certain nombre de loges réunies en assemblée générale décident de fonder, de leur propre autorité, une Grande Loge Provinciale. Le duc d'Antin en devient le Grand-Maître. Ainsi se constitue en fait la Grande Loge de France, toutefois sans rupture avec la maçonnerie anglaise. Elle s'appellera d'ailleurs au début, Grande Loge Anglaise de France. A la mort du duc d'Antin, en 1743, c'est le comte de Clermont, Prince du sang, qui lui succéda à la Grande Maîtrise.

 

En 1767, à la suite de troubles dus aux dissensions entre les Loges, la police intervient et l'activité maçonnique s'arrête jusqu'en 1771. A la mort du Comte de Clermont, les exclus en suite des dissensions offrent la Grande Maîtrise au Duc de Chartres (futur Duc d'Orléans), cousin du roi, connu dans l'histoire de la révolution française sous le nom de Philippe-Egalité.

 

Ils sont alors réintégrés.

 

En 1772, à l'initiative de ces réintégrés, une assemblée générale déclare dissoute la Grande Loge de France. Elle sera remplacée par la Grande Loge Nationale de France qui adoptera en 1773 le nom de Grand Orient de France. Une Grande Loge de France continuera toutefois de subsister et jusqu'à la Révolution, ces deux Obédiences seront engagées dans une lutte constante d'influence.

 

Ainsi se forme le paysage maçonnique français qui n'a guère changé depuis l'époque : d'une part le Grand Orient de France et d'autre part, la Grande Loge de France.

 

Mais quelles sont alors les différences entre ces deux obédiences et que veulent-elles?

 

A vrai dire, à cette époque-là, les différences "doctrinales" sont imperceptibles. Il s'agit plutôt de rivalités d'hommes ou de groupes.

 

C'est le Grand Orient qui connaît alors dans les années qui vont suivre, le plus grand développement. A la veille de la révolution, on comptera 700 loges environ dans son obédience. Toutefois ce nombre est contesté par certains auteurs. Le nouveau Grand Maître, Philippe d'Orléans, désigné en 1772 est finalement installé en 1776. Une circulaire précise alors ses buts. On peut y lire notamment au sujet de sa mission humanitaire le texte suivant : "Le but que nous poursuivons consiste à établir entre tous nos prosélytes une communication active de sentiment de fraternité et de secours en tout genre; à faire revivre les vertus sociales, à en rappeler la pratique, enfin à rendre notre association utile à chacun des individus qui la composent, utile à l'humanité même."

 

En cette période que l'on peut considérer comme l’une des plus fastes de la maçonnerie française les nombreuses loges rassemblent l'élite intellectuelle du pays, ce qui ne sera pas sans influence sur une grande partie de la nation. Détail qui mérite d'être noté : c'est en 1778 que Voltaire fut initié dans cette loge des Neuf Soeurs dont Helvétius, ami des Encyclopédistes, avait été un des fondateurs.

 

En 1877, le Grand Orient de France. décidait de rompre avec la tradition théiste de la Franc-Maçonnerie universelle en supprimant des ses Constitutions la mention du Grand Architecte de l'Univers. Une crise grave s'ouvre en son sein qui aboutira après bien des péripéties au réveil de la Grande Loge de France qui maintiendra la mention, ainsi que la présence de la Bible sur ses autels. La rupture avec la Grande Loge Unie d'Angleterre découle tout naturellement des décisions prises par le Grand Orient de France.

 

 Malgré tous ses efforts, la Grande Loge de France ne parviendra pas à rétablir le contact. Ainsi la Franc-Maçonnerie française est-elle isolée du monde maçonnique. Elle le sera jusqu'au moment où une nouvelle Obédience, celle qui prendra plus tard le nom de Grande Loge Nationale Française, renoue les liens d'amitié fraternelle avec l'ensemble de la maçonnerie universelle. A l'heure actuelle la situation du Grand Orient de France et de la Grande Loge de France reste inchangée.

 

 

Terminologie et structures

 

Les Francs-Maçons des trois premiers grades ou degrés, c'est-à-dire, les Apprentis, Compagnons et Maîtres, font partie de la Maçonnerie dite bleue qui doit son nom à la couleur du ruban bordant les tabliers des maîtres. Ils sont regroupés dans des loges, encore appelées ateliers, et au sein desquels ils travaillent, comme ils disent.

 

Ce travail consiste dans la participation à des réunions dénommées Tenues, à pratiquer le rituel propre à leur grade, à préparer ou à écouter des conférences désignées sous le nom de Planches, à réfléchir aux thèmes ainsi traités et à les discuter pour en approfondir le sens. Ils coopèrent aux nouvelles initiations et aux passages aux grades supérieurs.

 

Leurs travaux sont dirigés et coordonnés par un président élu dénommé Vénérable, assisté par une commission. Ce qui précède n'est évidemment que la partie apparente de leur tâche. Le vrai travail, en effet, est un travail qu'ils effectuent sur eux-mêmes en vue de leur amélioration et de la recherche du sens et de la signification de leur vie.

 

Somme toute, ils s'efforcent de trouver une réponse aux trois grandes questions existentielles : D'où viens-je? Qui suis-je? Où vais-je?

 

On dit de la Franc-Maçonnerie qu'elle est une société initiatique.

 

Que faut-il exactement entendre par là?

 

 En se reportant à l'étymologie du terme, c'est-à-dire au mot latin "initium", qui signifie commencement on pourra penser que, dans une première acception du terme, l'initiation est un point de départ et non un aboutissement. Un initié est celui qui est entré dans la voie mais qui devra ensuite poursuivre et tenter de développer par un effort constant son initiation en vue de devenir un initié au sens final du terme. On en est ainsi venu à différencier l'initiation virtuelle de l'initiation effective.

 

D'aucuns prétendent qu'il est impossible d'arriver au terme de l'initiation effective par la voie spéculative et sans le concours d'un maître, d'un guru.

 

Mais que faut-il comprendre par ce terme spéculatif, que recouvre-t-il?

 

Si l'on s'en tient encore ici à l'étymologie, le mot spéculatif dérive du terme latin speculum, qui signifie miroir. La réalité que la spéculation permettrait de percevoir ne serait-elle alors qu'un reflet, qu'une connaissance indirecte?

 

Ou alors, faudrait-il comme la petite Alice au Pays des Merveilles, passer au travers du miroir?

 

L'initiation suppose la transmission d'un savoir-faire, d'un enseignement, d'une sagesse et, par conséquent, celle d'une instruction initiatique.

 

Mais elle n'est pas que cela; c'est aussi, dans le chef de l'initiateur, s'il existe, la transmission d'une influence spirituelle, celle dont parle René Guenon, dans un ouvrage intitulé : "Aperçus sur l'Initiation".

 

De quel enseignement, de quelle sagesse peut-il s'agir?

 

Où en sont les sources et comment s'y abreuver?

 

Tout le problème de la Franc-Maçonnerie se trouve là et de nombreuses réponses contradictoires, antagonistes ont été apportées. Au départ, tout paraît assez simple. Au XVIIIème siècle, le sentiment d'appartenir à la tradition judéo-chrétienne ne faisait pratiquement pas de doute, même à l'époque des "Lumières". C'est donc à partir de cette notion que se développera ce qu'il me faut bien appeler la "pensée" maçonnique.

 

Le choix de la notion du "Temple", de sa construction, de sa reconstruction sera capital dans cette optique.

 

Les Francs-Maçons opératifs ont construit des cathédrales, des temples à la gloire de la divinité.

 

Les Francs-Maçons spéculatifs adopteront l'emblématique, l'outillage et le langage des constructeurs. Le Temple n'est-il pas au sens des Ecritures elles-mêmes l'image de l'homme abritant la divinité qui l'anime et dont il doit se rendre digne en travaillant à son propre perfectionnement. A l'origine, c'est une pierre brute qu'il conviendra de tailler sa vie durant. Il y a tellement de contradictions entre l'enseignement christique, notamment le "dit" du Sermon sur la Montagne, et ce qu'en a fait la structure ecclésiale, que l'homme en vient à douter des interprétations à forme dogmatique qui lui sont imposées. Les églises chrétiennes elles-mêmes sont profondément divisées non seulement organiquement, mais aussi et surtout au plan de la théologie et de la morale.

 

Comment vivre sa foi dans ces conditions difficiles?

 

Comment faire son salut, hic et nunc d'abord et ensuite dans la vie éternelle?

 

La tentation est grande d'un retour solitaire et périlleux aux sources. En France, la grande crise du Quiétisme a laissé des traces profondes et douloureuses. La hiérarchie s'en tire à coup de semonces, de condamnations, maniant l'excommunication à répétition. Les spiritualistes chrétiens, les mystiques, hommes ou femmes sont pourchassés. Fort heureusement, l'Inquisition a disparu, du moins chez nous, mais elle existe encore en Espagne jusqu'au seuil du XIXème siècle. Un Goya aura des comptes à lui rendre et échappera de justesse à la condamnation.

 

Peut-on penser que dans le secret des temples maçonniques, l'homme pourra, à leur abri, en s'appuyant sur les textes de notre tradition judéo-chrétienne, l'ancien et le nouveau Testament, les écrits des Pères de l'Eglise et du Désert, le message des moines, en bref, toute cette littérature religieuse non dogmatique, trouver une base à sa méditation ? Beaucoup l'ont cru et d'ailleurs le croient encore.

 

La Maçonnerie sera chrétienne à l'origine, même si le rédacteur de ses premières Constitutions va, par ordre semble-t-il, tenter de la déchristianiser.

 

La Franc-Maçonnerie anglaise pâtira longtemps de cette contradiction initiale. Une deuxième Grande Loge, chrétienne celle-là, se créera et entrera en compétition avec la première. Ce sera la querelle des Anciens et des Modernes. Leur réconciliation, négociée et par conséquent à base de compromis, n'interviendra qu'en 1813.

 

Dans ce contexte, les Francs-Maçons anglais donnent de la Franc-Maçonnerie une définition restrictive. Il s'agirait, selon eux d'un système particulier de morale enseigné sous le voile de l'allégorie au moyen des symboles.

 

L'enseignement, l'instruction initiatique, ne sera par conséquent pas discursif, mais fera largement appel au symbolisme. C'est à cette même notion de symbolisme que se référeront les déclarations de principe des Grandes Loges européennes, à l'exception toutefois du Grand Orient de France.

 

On peut dire que la plus large part de cette ascèse, car c'en est une, incombera au Franc-Maçon lui-même, car les symboles qu'il devra inventorier, interpréter sont ceux qui surgiront du fond de son être et non pas les objets rituels de la loge, comme on le croit communément. En cela son parcours intérieur sera voisin, analogue à celui auquel il pourrait être invité sous l'impulsion de rêves, rêveries, songes à l'état de veille dont on connaît toute l'importance dans la démarche psychanalytique. On pourrait ainsi pratiquement affirmer que la démarche sur la voie de l'initiation effective correspondrait en quelque sorte à une "auto-analyse assistée", par exemple au moyen des rites et de la méditation vraie dans le silence.

 

Il s'agit d'arriver à réaliser ce que les alchimistes avaient déjà appelé : la conjonction des opposés, c'est-à-dire cette victoire sur les contradictions internes, sources des désordres de l'âme quand elles ne sont pas celles de l'esprit. En cela réside la sagesse initiatique qui n'est pas une nouvelle religion mais une voie d'interprétation profonde de cette morale citée plus haut, une interprétation ésotérique qui peut également trouver sa base, son substrat dans l'enseignement exotérique d'une religion, soit celle dans laquelle on a été élevé, soit de toute autre. Tout texte sacré comporte, on le sait, deux ordres de sens, le sens exotérique qui apparaît au premier abord en raison notamment de sa littéralité et le sens ésotérique celui qui se cache derrière celle-ci. On dira que c'est par l'intuition intellectuelle ou mieux encore, comme le disent les soufis, par la voie du coeur, que l'initié parviendra à s'harmoniser avec l'universel, à sentir sa présence en lui et sa diffusion dans l'univers existant. C'est ce que ce même René Guénon que je citais plus haut appelle le passage aux états supérieurs de l'être. C'est ce qu'un chrétien pourrait désigner sous le nom de communication directe entre l'intellect agent et l'intellect divin, par delà les sens et la raison.

 

Ce qui ne facilite pas la tâche, c'est qu'en Maçonnerie l'initiation n'est pas le fait de l'action directe d'un maître spirituel, comme c'est le cas dans le Soufisme, société initiatique propre à l'Islam ou dans les sociétés initiatiques orientales.

 

La transmission est l'oeuvre de la communauté des maçons groupés dans une loge et agissant par celui qui la préside, le Vénérable.

 

Il s'agit d'aider le maçon à prendre conscience de ce que les psychologues des profondeurs comme C.G. Jung appellent le Soi, leur véritable réalité intérieure, après s'être débarrassés de leur Ego, de leur Moi, de leurs masques, de tous leurs masques.

 

La paix intérieure de l'initié virtuel est à ce prix.

 

Tous les ordres maçonniques ne sont pas d'accord avec ce qui précède. C'est notamment le cas du Grand Orient de France et des organisations maçonniques qui se réclament peu ou prou de ses principes, notamment l'obédience mixte du Droit Humain ainsi qu'une grande partie des ateliers de la Grande Loge Féminine de France, soit en tout, pour le monde entier, un peu plus de 60.000 affiliés, sur un total de plus de 10.000.000 de maçons. Cette immense majorité privilégie, en général, le travail intérieur, la voie symbolique tels que décrits plus haut ou avec quelques nuances, alors que les autres mettent surtout l'accent sur l'action extérieure, la manifestation tantôt laïque, tantôt humanitaire et souvent même, politique. Le Grand Maître du Grand Orient de France, Leray n'a-t-il pas encore tout récemment proclamé publiquement que l'on ne pouvait pas se dire Franc-Maçon si l'on n'était pas de gauche.

 

Quoiqu'il en soit, je pense qu'il est utile de procéder à une comparaison rapide des diverses conceptions de la Maçonnerie telles qu'elles résultent des textes des Constitutions de quelques organisations maçonniques.

 

Voyons d'abord le texte de l'article premier de la Constitution du Grand Orient de France, tel qu'il fut accepté en 1877 : La Franc-Maçonnerie institution essentiellement philanthropique, philosophique et progressive, a pour objet la recherche de la vérité, l'étude de la morale universelle, des sciences et des arts et l'exercice de la bienfaisance.

 

Elle a pour principes la liberté absolue de conscience et la solidarité humaine

 

Elle n'exclut personne pour ses croyances.

 

Elle a pour devise : Liberté, Egalité, Fraternité.

 

Il convient de comparer cette déclaration de principes avec celle qui est exprimée sous le nom de Grand Architecte de l'Univers. Ses principes se résument en ces deux maximes : Connais-toi toi-même et  Aime ton prochain comme toi-même.

 

La Franc-Maçonnerie est une libre association d'hommes indépendants, ne relevant que de leur conscience, qui s'engagent à mettre en pratique un idéal de paix, d'amour et de fraternité.

 

Elle a pour but le perfectionnement moral de l'humanité et pour moyen la propagation d'une vraie philanthropie par l'emploi des usages et formes symboliques.

 

Dans sa Règle des Douze Points, la Grande Loge Nationale Française précise encore que : La Franc-Maçonnerie est une fraternité initiatique qui a pour fondement traditionnel la Foi en Dieu, Grand Architecte de l'Univers.

 

On découvre ainsi une opposition fondamentale entre ces deux conceptions de la Franc-Maçonnerie, opposition qui est renforcée et maintenue par le refus du Grand Orient de France et de ses épigones de souscrire à la charte adoptée par la quasi totalité des maçons du monde et qui porte le nom de Principes de base pour toute Grande Loge Régulière . En voici un résumé succinct :

 

1.- Croyance en Dieu et en sa volonté révélée.

2.- Prestation de serment sur le Volume de la Sainte Loi (correspondant à la croyance de celui qui le prête : Ancien ou Nouveau Testament, Coran, pour les musulmans, Baghavat Gita pour les hindous).

3.- Dans le Temple, travail en présence des Trois Grandes Lumières, c'est-à-dire : le Volume de la Sainte Loi, surmonté de l'équerre et du compas.

4.- Interdiction de discussions politiques ou religieuses en loge.

5.- Masculinité obligatoire.

6.- Souveraineté de la Grande Loge concernée sur les loges de son obédience.

7.- Traditionalisme, autrement dit respect des Landmarks, les anciens règlements, us et coutumes de la Franc-Maçonnerie traditionnelle.

8.- Régularité d'origine.

 

Ainsi donc, avec les obédiences du type Grand Orient de France, on se trouve en face d'organisations où le rationalisme et la laïcité prédominent, quand ce n'est pas une certaine hostilité à l'égard du sentiment religieux et un athéisme déclaré. En face se retrouvent les tenants de ce que l'on a coutume d'appeler les "Loges Régulières" qui sont dites telles parce qu'elles acceptent comme "Règle" les huit principes que je viens d'énumérer. Chez elles, le théisme est de règle et non pas une vague déisme voltairien. Toutefois, pas d'exclusivisme confessionnel. Nulle obligation d'appartenir à une seule religion. On peut être Chrétien et Franc-Maçon, Musulman et Franc-Maçon, etc.

 

La Grande Loge de France dont j'ai parlé précédemment a une position assez voisine des loges dites "régulières", tout en ne l'étant pas au sens strict du terme, étant donné notamment le fait qu'elle accorde le droit de visite aux affiliés du Grand Orient.

 

Une mention particulière doit être réservée à une Franc-Maçonnerie qui s'affirme délibérément chrétienne : Le Régime Ecossais Rectifié, d'origine lyonnaise et qui fut fondé à l'instigation de J. B. Willermoz, dans le courant du XVIIIème siècle.

 

Des femmes

 

Nous avons vu que dans les stipulations des Constitutions d'Anderson ainsi que dans les Principes de base de toute Grande Loge Régulière, l'initiation des femmes est proscrite.

 

L'immense majorité des Loges s'en tient au principe de la stricte masculinité des adhérents. Cet ostracisme qui ne semble plus être défendable à notre époque, du moins apparemment, est à reporter à plusieurs causes invoquées par les organisations maçonniques régulières elles-mêmes.

 

La Franc-Maçonnerie traditionnelle se réclame d'un Métier qui jadis n'a été exercé que par des hommes. On ne trouve aucune trace en Occident de l'acceptation d'une femme dans une Gilde corporative de maçons ou dans une loge opérative.

 

La Grande Loge de Londres à laquelle a succédé la Grande Loge Unie d'Angleterre, a été fondée par des hommes. A notre époque même, cette ségrégation paraît normale dans ce pays. Les clubs anglais ne sont pas accessibles aux femmes. Les hommes s'y retrouvent seuls et cela ne pose pas de problème du moins apparemment.

 

La symbolique de la Franc-Maçonnerie prend sa source dans la tradition judéo-chrétienne ce qui ne constituerait pas un obstacle pour les femmes, mais aussi dans l'art de la construction et des outils qui y sont utilisés, c'est-à-dire dans des emblèmes dont le caractère féminin est à tout le moins douteux, surtout dans nos régions.

 

Certains affirment que la femme ne serait pas initiable.

 

Cette généralisation est démentie par l'histoire et l'anthropologie. Dans la plupart des sociétés dites, abusivement, primitives et que j’appellerai traditionnelles, l'initiation des femmes a toujours été couramment pratiquée. Mais il est important de noter qu'elle n'avait aucune similitude avec l'initiation masculine. Il y avait des pratiques, des coutumes et des rituels différents pour chacun des sexes. Il s'agissait de faire des femmes et des hommes accomplis. On ne s'étonnera dès lors pas du fait que les initiations féminines eussent un rapport très étroit avec la sexualité, la fécondité, les tâches incombant à la femme dans la tribu, l'éducation des enfants, les secrets du jardinage ou de la culture et l'art ménager si l'on peut dire. Les hommes eux aussi, connaissaient une éducation sexuelle mais aussi, mais surtout leur était transmis l'héritage culturel de la société dans laquelle ils s'inséraient, les secrets des origines mythiques, des mythologies régissant leur groupe social, celui des armes et des poisons, l'art de la chasse ainsi que les tabous, etc...

 

Quelques rites d'initiation de la femme étaient cruels, comme l'excision et l'infibulation, encore pratiqués à notre époque sur des millions de femmes, même en Europe, voire en France, dans certains milieux d'immigrés, comme le rapportent à intervalles réguliers les journaux.

 

A propos de l'initiation elle-même et de ses rites, de son histoire, je renvoie ceux que ce problème intéresserait dans le détail à un des plus grands spécialistes, Mircéa Eliade, historien des religions qui a rénové cette discipline. Pour fixer les idées dans le cadre de cet exposé j'extrairai de son ouvrage fondamental en la matière Naissances Mystiques, essai sur quelques types d'initiation, la citation suivante :

 

On comprend généralement par initiation un ensemble de rites et d'enseignements oraux, qui poursuit la modification radicale du statut religieux et social du sujet à initier. Philosophiquement parlant, l'initiation équivaut à une mutation ontologique du régime existentiel. A la fin de ses épreuves, le néophyte jouit d'une tout autre existence qu'avant l'initiation : il est devenu "un autre".

 

Il convient d'insister qu'il ne s'agit pas uniquement d'une instruction dans le sens moderne du mot. Le néophyte ne devient digne de l'enseignement sacré, qu'au terme d'une préparation spirituelle.

 

Le baptême, par exemple, est un rite initiatique chrétien. Il est toutefois sans signification d'en avoir avancé l'âge en un moment où la participation active consciente du baptisé est inconcevable. Ce n'était pas le cas à l'origine. L'ordination, elle aussi, est une initiation.

 

A ce titre elle est une mort rituelle suivie d'une résurrection ou d'une nouvelle naissance. Cette mort initiatique, ajoute Eliade, est indispensable au "commencement" de la vie spirituelle.

 

A la lumière de ce qui précède on ne peut nier le caractère initiable de la femme. Encore faudrait-il des rites et une symbolique appropriés.

 

La Maçonnerie française des premiers temps a tenté de trouver une solution dans l'invention de ce que l'on a dénommé les rites d'adoption. Les débuts de cette Maçonnerie d'adoption sont mal connus. Leur appartenance à ce type d'organisation n'autorisait toutefois pas les femmes à pénétrer dans les loges masculines et à y travailler avec les hommes. Une loge d'adoption était en quelque sorte une annexe d'une loge masculine. Elles furent très actives jusqu'à la révolution française mais disparurent pratiquement dans le courant du XIXème siècle. Elles se signalèrent souvent par une certaine dissolution des moeurs dénoncée par René Le Forestier, notamment, dans son livre Maçonnerie Féminine et Loges Académiques.

 

Une nouvelle maçonnerie d'adoption revit le jour au début du XXème siècle sous les auspices de la Grande Loge de France. Elle est à l'origine de la Grande Loge Féminine de France qui a adopté divers rites masculins sans autre adaptation que la mise au féminin de certaines dénominations de fonctions, par exemple, compagnonne, maîtresse, etc... L'organisation elle-même est calquée sur celle des obédiences masculines.

 

Une autre réaction au principe de la masculinité, la création d'obédiences mixtes, c'est-à-dire, admettant à la fois des hommes et des femmes. La première fut celle du Droit Humain fondé par Maria Deraismes et qui connaît à la fois un grand développement et quelques scissions.

 

Ainsi donc les deux voies d'accès possible pour la femme dans un parcours maçonnique se résument soit à des loges strictement féminines, soit à des loges mixtes. Aucune de ces organisations ne répond aux critères de régularité dont j'ai parlé précédemment, même si l'on ne tient pas compte de l'obligation de masculinité. Aucune de ces obédiences n'est chrétienne; même des athées peuvent en faire partie. Toutes affirment la nécessité d'une action extérieure.

 

J'allais oublier de mentionner l'existence de deux ordres curieux, celui de Memphis-Misraïm qui admet des femmes dans certains de ses ateliers et l'ordre martiniste qui agit de même. Mais s'agit-il de Franc-Maçonnerie? La réponse n'est pas évidente.

 

Pour en terminer avec ce sujet, je signalerai que l'on a retrouvé un manuscrit publié à Londres en 1774, intitulé La Maçonnerie des femmes. Ce document, écrit en français, peut être considéré comme le premier rituel féminin. Il débute par cette phrase significative : Il faut que toutes les femmes, qui se présentent, soient saines; sans grossesse, et qu'elles aient un Frère qui réponde d'elles.

 

Déjà cette dépendance dont la gent féminine n'a cessé de se plaindre à juste titre. Je rappellerai aussi qu'il existe à l'heure actuelle une maçonnerie strictement féminine en Grande Bretagne. Quoique absolument régulière, elle n'a jamais été admise, ni reconnue par la Grande Loge Unie d'Angleterre. Elle porte le nom de Order of Women Freemasons.

 

 

Propos anecdotiques

 

Pour ceux que la voie du Grand Orient et de ses émules ont tentés, ils y retrouvent souvent un doublet des activités laïques propres aux organisations de libres-penseurs et de rationalistes. Peut-on désigner ces loges sous le nom de Sociétés de Pensée? Sans doute, mais sans oublier de préciser qu'elles sont aussi des antichambres de mouvements politiques. En France, elles furent longtemps les bastions du radicalisme et du socialisme. Seraient-elles une prolongation de cette tentation des "clubs" politiques?

 

La question est posée. Ce n'est pas à moi d'y répondre.

 

En guise de conclusion

 

Nous avons vu que la Franc-Maçonnerie, née en Angleterre s'est répandue assez rapidement dans les deux hémisphères. A travers crises et conflits où pour satisfaire des pulsions personnelles, appels intérieurs ou soif de pouvoirs et d'honneurs, elle a éclaté pour former un nombre important d'organisations souvent dissemblables mais revendiquant toute la même appellation de Franc-Maçonnerie. Il est pourtant très difficile de leur trouver un dénominateur commun à défaut d'une Charte de base dont elles se réclameraient toutes. Le profane se trouve donc devant une très grande confusion peu propre à interprétation et jugement.

 

Une des plus graves erreurs que l'on puisse commettre, c'est de mesurer à l'aune de l'anticléricalisme et de l'athéisme caractéristiques de la tendance Grand Orient de France, l'attitude des maçonneries régulières vis-à-vis de la religion et dans nos régions, envers les diverses confessions chrétiennes. Nous avons vu que dans leur immense majorité, de par le monde, les maçons attestent de la réalité d'un principe créateur désigné sous le vocable de Grand Architecte de l'Univers, non pas dans le cadre d'un déisme vague et confortable, mais bien d'un théisme, d'une foi en un Dieu révélé. Beaucoup d'entre eux pratiquent leur religion, la plupart scrutent les textes sacrés pour découvrir au-delà du sens premier, littéral, le ou les sens cachés, ésotériques.

 

Contrairement à une opinion trop souvent généralisée dans les hiérarchies religieuses du monde chrétien, : (...) il n'y a nulle opposition entre l'exotérisme et l'ésotérisme; il y a seulement superposition de celui-ci à celui-là, l'ésotérisme donnant, aux vérités exprimées d'une façon plus ou moins voilée par l'exotérisme, la plénitude de leur sens supérieur et profond." Ainsi s'exprime à ce propos René Guénon déjà cité.

 

Les Pères du désert, les Pères de l'Eglise, grecs ou latins, ont donné l'exemple de cette recherche spirituelle profonde. Il suffit de rappeler les noms, couverts de la gloire de l'esprit, de Clément d'Alexandrie, d'Origène, de Hermas et plus tard ceux de Bernard de Clervaux, de Jean de la Croix, Guillaume de Saint Thierry, sans oublier Jacob Boehme, Maître Eckhart, Ruusbroeck l'Amirable et parmi les femmes, Hadewych d'Anvers, Marguerite Porete, Hildegarde de Bingen, Madame Guyon, Thérèse d'Avila et Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus. J'en passe faute de temps.

 

Malheureusement, ni le catholicisme, ni le protestantisme ne se sont dotés de confréries ésotériques à l'instar de l'Islam avec ses soufis, du Judaïsme avec les Hassids. La hiérarchie se réservait le droit de l'interprétation, à l'herméneutique poursuivant et bannissant ce type de chercheurs de Dieu. C'est le triomphe d'Aristote sur Platon, dont la première victime fut Abélard, la victoire permanente du Grand Inquisiteur que met en scène Dostoïevsky dans les frères Karamazov.

 

Nous sommes à une époque où la platitude du rationalisme, qui a tenté de tuer les mythes, décourage les croyants et les écarte de l'enseignement religieux exotérique, aggravé dans l'Eglise catholique par la désacralisation relative de la liturgie issue de Vatican II.

 

Les gens se tournent vers les nouvelles mythologies, celles des sectes, le plus souvent orientales, hautes en couleur, pleines de paraboles mirifiques et de promesses de réincarnation. C'est la marche vers l'occulte chatoyant des nouveaux marchands d'orviétan, nonobstant la concordance des découvertes de la science contemporaine avec les grandes cosmogonies et notamment la Genèse. Le scientisme n'a plus de crédit, bien sûr. Tout le monde connaît et parle du grand Big Bang qui aurait donné naissance à notre univers, mais il n'y a pas encore de réponse à la question de savoir ce qu'il y avait avant et ce qu'était l'énergie primordiale.

 

Même si l'on prétend que l'Orient n'a rien à nous apprendre, il ne faut pas que l'Occident laisse mourir son secret qu'il est en train de perdre. C'est là, peut-être, que se situe en ce XXème siècle finissant la mission de cette minorité en quête de l'absolu, de la lumière et de l'amour qu'est la Franc-Maçonnerie vraie, société à secret et non point société secrète.

 

 

Garnich, avril 1988.

 

 








11:19 Écrit par eboracum Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |  Facebook |